Le nouveau procès d'Outreau. « Ceux qui jugeaient ont fait le contraire de ce qu'il fallait ».
Interview : Mgr Jean-Paul Jaeger. L'évêque d'Arras,
diocèse où se trouve Outreau, explique les raisons de son retrait par rapport au
concert médiatique. .
Ce qui s'est passé à Outreau a-t-il affecté l'ensemble de votre diocèse ?
Mgr Jean-Paul Jaeger : Bien sûr, d'autant que face à l'ampleur médiatique, il
était difficile de ne pas être secoué par tout ce qui s'est dit et fait, et
c'est vrai encore aujourd'hui. Mais les fidèles du diocèse d'Arras, et
d'ailleurs l'ensemble des habitants du Pas-de-Calais, ont fait preuve de
beaucoup de sagesse, de discernement et de sérénité. Ils ont fait confiance -
peut-être à tort - à la justice, estimant qu'il lui appartenait de démêler cet
écheveau assez complexe. Certains, parce qu'ils connaissaient bien l'abbé Weil,
ont très légitimement veillé à ce que justice lui soit rendue. Ils ont, selon
leur conscience, clamé avec lui son innocence.
- Durant ces cinq années, quelle règle de conduite vous êtes-vous imposée ?
- Je me suis interdit de participer à l'agitation médiatique. Peu de temps avant
le début de l'affaire, Mgr Pierre Pican, évêque de Bayeux et Lisieux, avait été
condamné pour non-dénonciation d'un prêtre accusé d'actes pédophiles. Je me suis
dit : la justice entame une procédure, c'est à elle de gérer ce vers quoi elle
s'engage. Par ailleurs, Dominique Weil me disait qu'il était innocent et il me
l'a confirmé chaque fois que nous avons pu échanger par courrier. J'ai confiance
en lui comme en tous les autres prêtres du diocèse. Je pensais : « Eh bien,
madame la Justice, montrez-moi que j'ai tort de lui faire confiance ! »
- Si le P. Weil et ses compagnons d'infortune sont acquittés, qu'allez-vous
faire ?
- Je vais écrire aux prêtres comme je l'ai fait après le procès de Saint-Omer.
Je veux me montrer le plus fraternel possible et j'espère que je pourrai me
réjouir de cette issue avec lui, avec tous ceux qui l'ont accompagné, et avec
les autres prêtres du diocèse. J'ai par ailleurs toujours considéré que
Dominique, même mis en examen puis incarcéré, était à son poste, sans bien sûr
pouvoir remplir sa mission. Pour moi, il est toujours prêtre-ouvrier envoyé en
mission à Outreau. Il n'y a pas lieu de prévoir un changement. Mais bien sûr, on
se verra pour parler de tout cela. Dominique Weil et les autres personnes dans
sa situation auront, eux, certainement quelque chose à dire, et j'estime qu'ils
sont plus que quiconque habilités à demander aux pouvoirs publics de faire en
sorte que de telles erreurs ne se reproduisent pas. Car on imagine ce que
peuvent ressentir des personnes innocentes qui voient l'étau de la justice se
resserrer sur elles sans pouvoir convaincre de leur innocence. Et on frémit
quand on songe que le procès en appel en cour d'assises n'est possible que
depuis peu...
- Quelle leçon, selon vous, peut-on tirer de cette douloureuse affaire ?
- S'il est absolument nécessaire de respecter les enfants - et je crois que le
respect passe aujourd'hui par la traduction en justice de ceux qui les blessent,
notamment sur le plan sexuel -, en revanche, on aura pris conscience qu'on ne
pouvait pas sacraliser leur parole. Il faut donc entreprendre tout un travail de
raison pour apprendre à bien traiter cette question et voir comment il convient
de recueillir les propos d'enfants. Des lacunes considérables se sont révélées
dans cette affaire, dues à un emballement qui a envahi tout à coup le champ de
la conscience publique, emballement lui-même provoqué par le fait qu'on avait
très longtemps caché les histoires de pédophilie. Bien sûr, ces faits,
lorsqu'ils sont avérés, ne doivent pas échapper à la justice et doivent être
sanctionnés. D'ailleurs, la loi oblige tout responsable - et donc l'évêque
lorsque le cas se présente - à dénoncer les faits dont il a connaissance. Nous
sommes bien entrés dans ces dispositions. Mais tout cela ne dispense pas de la
présomption d'innocence, toujours primordiale. Toute personne est innocente tant
qu'il n'existe pas de preuve du contraire. Or, dans le cas qui nous occupe,
l'opinion et tous ceux qui avaient à juger du problème ont fait exactement le
contraire : des personnes ont été arrêtées et après, on leur a demandé de
prouver leur innocence.
- Quels conseils donneriez-vous à des prêtres, des religieux et religieuses,
des laïcs, dont la mission a pour cadre la charge d'enfants ?
- Je recommanderais que ces adultes évitent de se trouver en situation
d'isolement par rapport à un enfant ou à un groupe d'enfants. Qu'ils veillent,
si possible, à ce qu'ils soient plusieurs adultes. Qu'ils fassent attention à
avoir des gestes clairs, précis, ne pouvant prêter à aucune équivoque, même si
parfois, on se trouve en face d'enfants très spontanés qui ont tendance à vous
sauter au cou ! En public, cela va bien, mais évitons de prêter le flanc à la
critique ou aux interprétations malveillantes. Sur le fond, je rappelle que les
évêques de France se sont prononcés sur la pédophilie en soulignant qu'elle est
une déviance et qu'on ne peut jamais considérer un enfant comme un être
inférieur à l'encontre duquel on pourrait se permettre des attitudes
d'assujettissement, de domination, d'exploitation, tant psychologiques,
matériels que sexuels. Il faut le redire et le proclamer.
RECUEILLI PAR LOUIS DE COURCY
Paru le: jeudi 01/12/2005 LA CROIX