Intervention à la rencontre de préparation du pélé vers St Jacques de Compostelle,
15 janvier 2006
Sr Christine Marie. Monastère Ste Claire, Arras.
« Être pèlerin »…
J’avais commencé à préparer cette réflexion sur « le pèlerinage », quand j’ai reçu l’intitulé de l’intervention qui m’est demandée : « être pèlerin »… J’ai donc essayé de réajuster mon propos ! Il s’agit de vous parler non pas du pèlerinage en soi, mais de « l’être pèlerin »… Finalement, je dois vous parler de vous !...
Je pourrai commencer en vous renvoyant à ce que vous avez dit de vous-mêmes lors de votre précédente rencontre: si je suis bien informée, vous vous êtes partagés vos raisons de partir, vos attentes par rapport à ce pèlerinage vers St Jacques de Compostelle. Et ce partage dit déjà quelque chose de « l’être pèlerin »… : A l’instar de 2 disciples faisant route vers un village du nom d’Emmaüs, qui conversaient ensemble lorsque Jésus les a rejoints, vous avez commencé à « échanger des propos »…
Qu’est-ce qui me fait marcher ? Pourquoi me mettre en route ? Pourquoi partir ? Où ? Quel est mon but ? Quelle est mon espérance ? Où sont mes déceptions ?...
Questions de sens… Parce qu’un homme en marche est un « homme sensé », un homme qui connaît ou qui cherche le sens ; inévitablement, sa marche a un sens, puisqu’il est un homme… à moins qu’elle n’en crée : n’est-ce pas en marchant qu’on découvre le sens ? … N’est-ce pas l’avancée de la marche qui imprime à l’existence une direction, un but, une finalité ?… « C’est le pas qui fait le chemin », entend-on dire parfois…
Il importe que vous vous les posiez à vous-mêmes, ces questions, avant de vous mettre en route…. Et que vous vous les posiez encore en chemin… Elles vous tiendront « attentifs, en éveil » ; et, « à cette condition », vous parviendrez « à la source de toute lumière et de toute espérance », comme l’exprime si bien un texte reçu à Noël… :
« Dans l’histoire de Noël, dans l’Évangile, tout le monde bouge et se déplace !
Comme s’il fallait quitter les lieux et comportement habituels pour trouver un sens à la vie. Pour saisir la lumière. Pour découvrir le bonheur dont on rêve.
Comme s’il fallait prendre la route, sans cesse, rester attentifs et éveillés, détachés, et qu’à cette condition seulement il était possible de parvenir à la source de toute lumière et de toute espérance : à Dieu »
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On pourra s’étonner que vous demandiez à des « sédentaires » d’accompagner votre pèlerinage ! Et de vous y préparer !!! Quel paradoxe !
Et pourtant… Votre requête ne témoigne-t-elle pas d’une intuition (ou d’une certitude !?) : le vrai pèlerinage est intérieur ; et les « cloîtrées » que nous sommes, sont des femmes de la route ! Puisqu’il ne s’agit pas tant de « faire » un pèlerinage, que d’« être » pèlerin, nous avons peut-être quelque chose à vous dire !
Et puisque vous êtes chez les clarisses, vous ne m’en voudrez pas de partir de la Parole de Dieu et de l’expérience de François et Claire pour vous parler de « l’être pèlerin », espérant par là nourrir et stimuler votre démarche !
Dans la Bible, dès le « Premier Testament »…
Un Dieu qui met l’homme en route… : Abraham figure du pèlerin.
Dès que nous ouvrons la Bible, nous voyons Dieu inviter l’homme à se mettre en route :
« Le Seigneur dit à Abraham : ‘Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, pour le pays que je t’indiquerai.
Je ferai de toi un grand peuple. Je te bénirai,
Je magnifierai ton nom ; sois une bénédiction !
Je bénirai ceux qui te béniront,
Je réprouverai ceux qui te maudiront.
Par toi se béniront tous les clans de la terre’ (Gen 12, 1-3).
Que nous dit Abraham de « l’être pèlerin » ?
D’abord qu’il s’agit de quitter… Ça peut sembler évident…. Ça n’est pas toujours si facile… C’est pourtant la condition indispensable au départ ! Nous y reviendrons…
Abraham est donc invité à se mettre en route sur une promesse : celle d’une terre qui sera sienne et où il pourra demeurer dans la sécurité et la prospérité. Mais cette promesse est aussi « un inconnu » : « le pays que je t’indiquerai »… L’auteur de l’épître aux Hébreux commente : « Abraham partit, sans savoir où il allait »… Il faut être fou, pour partir ainsi, « sans savoir où l’on va »… Ou bien alors « avoir la foi » (ça ne fait jamais qu’une lettre de différence !), croire en la promesse, être sûr de Celui qui nous l’adresse ! Partir sur une Parole, dans la certitude qu’elle s’accomplira ! Le pèlerinage (à la différence d’autres formes de déplacement : croisière, itinéraire touristique…) est le cheminement d’un croyant ! d’un homme qui écoute la Parole que Dieu lui adresse, et qui lui obéit dans la foi.
Sur le fondement de sa relation à Dieu, le pèlerin quitte ce qu’il connaît : pays, famille, … pour partir à la rencontre de lui-même. André Chouraqui traduit en effet: « Va, quitte ton pays, la maison de ton père…. Et va vers toi-même… » Serions-nous à ce point « étrangers à nous-mêmes », qu’il nous faille tout quitter et nous mettre en route pour découvrir notre propre terre ??!! … Dans le même sens, Dom Bernard Ducruet (o.s.b) écrit : « Tout pèlerinage a pour but de sortir de soi pour se trouver. Il nous faut quitter la demeure où nous croyons habiter. Nous habitons les centres périphériques de nous-mêmes. Ce sont le moi social, le moi biologique, le moi cérébral, le moi imaginaire, le moi inconscient, le « surmoi » de notre éducation. (…) Or, habitant en périphérie de notre être, nous n’y sommes pas libres. Nous y sommes prisonniers d’une histoire, d’une hérédité, d’une éducation, d’un pays, d’une race, d’un sexe, d’une époque, d’une religion, d’une santé ou d’une maladie. Le plus souvent nous subissons les conditions de notre existence, les obligations matérielles de notre vie, les horaires, les contraintes naturelles du bon ou du mauvais temps, les relations que nous n’avons pas choisies.
Un appel profond nous habite qui retentit depuis l’origine : « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, pour le pays que je t’indiquerai ». Cet appel à la libération, est-il seulement invitation à changer de lieu ? »
Nous savons bien que « changer de lieu » n’opère pas « de facto » une libération, même si cela peut y contribuer beaucoup. Il s’agit bien plus d’un « itinéraire intérieur » à vivre !
M . Balmary rejoint cette interprétation d’un chemin intérieur à entreprendre, en vue de recevoir une identité (Abram deviendra Abraham, et Saraï deviendra Sara) et une fécondité (tous deux auront une descendance, alors qu’ils étaient âgés et stériles !). Dès le commencement, Dieu invite l’homme à quitter ses certitudes, ses terrains connus, pour partir à la rencontre de la terre qu’Il lui donne… Et cette terre, c’est d’abord lui-même, son identité unique et irremplaçable, à laquelle une fécondité est promise… Cette identité reçue de Dieu et habitée par le Mystère de sa Présence !
Un Dieu qui constitue son Peuple en le faisant passer de l’esclavage à la liberté… : l’Exode figure du pèlerinage.
L’Exode nous donne aussi à méditer sur le sens de tout pèlerinage… et sur « l’être pèlerin »… Ici, ce n’est pas un homme, mais un peuple que Dieu met en route… Plus exactement un « ramassis » dont Il va faire son Peuple particulier et chéri ! Pendant 40 ans, ce Peuple va traverser le désert, connaître les tentations de retourner en arrière, de murmurer (et c’est parfois peu dire !) contre ceux qui les ont entraînés en pareille aventure… la tentation de regretter les oignons d’Égypte et les marmites de viande… Pendant cette traversée, le Peuple va recevoir de Dieu les 10 Paroles de vie, et entrer dans l’Alliance qui lui est proposée ! Il va expérimenter que Dieu marche à ses côtés, « colonne de nuée le jour pour leur ouvrir la route, colonne de feu la nuit pour les éclairer » (Ex 13, 21). Il va expérimenter la bienveillance de Celui qui donne le pain de chaque jour et l’eau qui apaise la soif…
Être pèlerin, c’est donc s’abandonner, apprendre la confiance, accepter de « se laisser conduire », au jour le jour, et jour après jour, par le Seigneur lui-même, et par les médiateurs qu’Il a choisis… C’est accepter de marcher avec d’autres, donc au pas des plus faibles… C’est connaître la fatigue du chemin, la tentation du retour en arrière… C’est aussi expérimenter que Quelqu’Un marche à nos côtés, veille sur nos besoins, et nous apprend à vivre ensemble !...
Un Dieu qui attend l’homme… : les grands pèlerinages au Temple de Jérusalem, figures du terme de notre pèlerinage terrestre… Le pèlerin : un homme tendu vers le terme du chemin.
Tout juif adulte devait « monter à Jérusalem » trois fois par an (Pâque, Pentecôte, fête des Tentes), depuis que le Temple de la ville sainte avait supplanté tous les autres sanctuaires. Les pèlerins arrivaient par caravanes, le plus souvent à pied. A la vue de Jérusalem, ils entonnaient les « psaumes des montées » (120 à 134)… (Relevons au passage que le pèlerin est un priant !!!)
Mais cette « montée à Jérusalem » n’était qu’une figure. St Paul écrit aux Philippiens (Phil 3, 20) : « Notre cité se trouve dans les cieux ». Et l’auteur de l’épître aux hébreux nous dit : « Nous n’avons pas ici-bas de cité permanente, nous sommes à la recherche de la cité future » (He 13, 14). « Etrangers et voyageurs sur la terre, (…) ils sont à la recherche d’une patrie meilleure, c’est-à-dire céleste. C’est pourquoi, Dieu n’a pas honte de s’appeler leur Dieu ; il leur a préparé, en effet, une ville… » (He 11, 13-16), cette « Jérusalem céleste » dont parle l’Apocalypse…
Le pèlerin est un homme (qui se sait) mis en route par Dieu, (qui sait que) Dieu marche à ses côtés, (qui sait encore que) Dieu l’attend au terme du voyage !
On nous dit de St François qu’il « voulait donner à ses fils pour idéal, le code du pèlerin : habiter chez autrui, avoir la nostalgie de la Patrie que l’on rejoint et rayonner la paix en chemin » (2 Cel 59).
Au cœur de ce « code » : « Avoir la nostalgie de la Patrie »… Etre pèlerin, consisterait donc aussi à voir plus loin que notre horizon terrestre, à nous décoller un peu des vicissitudes quotidiennes sur lesquelles nous refermons si vite nos existences… pour nous rappeler que nous sommes faits pour aller plus loin, pour voir plus large… que nous sommes faits pour rien de moins qu’une Éternité de Vie et d’Amour avec Dieu ; et, en Lui, avec tous nos frères.
Nous ne pouvons plus dire comme Thomas à Jésus « Seigneur, nous ne savons pas où tu vas, comment saurions-nous le chemin ? » Nous connaissons la réponse… Jésus est le Chemin (Jn 14, 6) qui nous conduit au Père, Il est la Porte qui nous ouvre le Royaume… Et nous avons tout ce qu’il faut pour marcher sur ses traces : son Évangile, sa Présence, son Église, les sacrements… Nous savons, notamment grâce au grand récit du Jugement dernier (Mt 25, 34), ce qui va nous ouvrir cette Éternité de Bonheur: A ceux qui auront vécu l’amour fraternel, partageant leur pain avec les affamés, donnant à boire aux assoiffés, visitant les malades et les prisonniers,… le Christ lui-même dira : « Venez, les bénis de mon Père… Recevez en héritage le Royaume préparé pour vous depuis la fondation du monde »… Nous la verrons alors, la « terre promise »… Nous serons « pierres vivantes » de la Maison de Dieu, de la Cité Sainte ! La manière dont nous marchons jour après jour n’est pas sans importance pou«r le terme du chemin. Comme l’a si bien condensé St Jean de la Croix : Au soir de cette vie, nous serons jugés sur l’Amour. »
Revenons maintenant sur les deux éléments qui encadrent pour François cette « nostalgie de la Patrie » : « habiter chez autrui » et « rayonner la paix en chemin ». " Habiter chez autrui » tout d’abord : entre ce qu’il a quitté et ce qu’il va trouver, le pèlerin n’a pas de « chez soi » ! Il ne peut se prévaloir d’aucun « droit de propriété ». Il n’est qu’un hôte et un étranger ! « un passant, comme tous mes pères ! »(Ps 39, 13/ Ps 119, 19).
Le pèlerin est un pauvre pour qui tout est « cadeau », qui ne met la main sur rien s’il veut avancer toujours plus loin… Et s’il rayonne la paix en chemin, c’est bien parce que, de cette insécurité, de cette précarité même où il se trouve, il fait une occasion de s’en remettre à Celui qui nourrit les oiseaux du ciel, et revêt de beauté les lys des champs. Il rayonne la paix des enfants du Royaume qui reçoivent tout de la main du Père ! Et qui, grâce à cette confiance fondamentale, sont rendus aptes à établir avec les autres une relation vraiment fraternelle, pacifique et pacifiante. Ils n’ont rien à défendre !
Alors, se mettre en route, serait-ce partir à la rencontre de soi-même –découvert comme « demeure de Dieu » -, à la rencontre des autres -découverts comme visages du Christ-, à la rencontre de Dieu même –découvert comme Celui-là Seul qui donne sens, sécurité et fécondité à ma vie, Dieu découvert comme le but ultime de mon existence… ?
Ce Dieu pleinement manifesté en Jésus comme Un Dieu qui, de Bethléem à Emmaüs, rejoint l’homme sur la route…
« Il est né pour nous, pèlerin sur la route », comme dit St François… Il marche avec nous … Il sillonne nos chemins, nous annonçant qu’Il est LE CHEMIN, l’Unique Chemin qui nous conduit au Père… qui nous introduit dans la DEMEURE du Père, cette Demeure à laquelle nos cœurs aspirent…
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Si Claire, au cœur de sa Règle, se définit avec ses sœurs comme « pèlerines et étrangères en ce monde » (Règle 8, 1), c’est bien parce que cette expression traduit une dimension essentielle de sa spiritualité. Elle aussi a quitté sa famille, sa condition sociale, les projets des siens, (en passant par « la porte des morts » !)… pour faire de sa vie une course, une tension vers le Royaume, la vie en Dieu, la sainteté, le Ciel, la Gloire, la couronne, le bonheur sans fin. Et Claire, tout au long de sa course, ne perdra jamais de vue le terme du chemin : « Le ciel nous attend ! » Nous sommes faits pour l’Éternité !
Et dans la contemplation assidue de Celui qui « s’est fait Lui-même notre Voie », elle découvre la route à suivre : celle du dépouillement, de la pauvreté… Elle s’y engage pleinement ; et, de fait, sa vie constitue un vrai déplacement, un passage : cette jeune fille qui se faisait servir dans la maison de son père, est devenue « servante des servantes du Christ ».
D’une condition sociale aisée et enviée, elle est passée à une condition méprisée. Auparavant dotée de ressources sûres, elle s’est mise dans l’insécurité la plus complète, sollicitant de l’Église le Privilège de vivre sans privilèges, sans garanties… Avec ses sœurs accueillies comme un don du Père, elle a choisi de dépendre des dons reçus (mendicité). Nos possessions sont si souvent des entraves qui nous empêchent d’avancer…
Elle s’est mise constamment dans une attitude d’écoute et de docilité à Celui dont elle a reconnu la voix à travers les Écritures, la prédication, François, la plus petite de ses soeurs…
Se recevant de Dieu, Claire s’est quittée elle-même en vue de se donner. Elle n’a voulu garder pour elle rien d’elle, se mettant librement au service de ses sœurs en esprit d’humilité et de minorité, ne craignant pas de les encourager, d’être à son tour « indicateur » du chemin (« Règle vivante »)…
Elle s’est laissée déplacer dans sa conception de la vie religieuse, passant d’une austérité extrême à un rapport plus bienveillant à l’égard de son corps, comprenant qu’il ne s’agissait pas de « se faire mourir », mais de « vivre pour louer Dieu » !
Aussi, au moment de passer de ce monde au Père, elle pouvait se dire à elle-même : « Pars, tranquille et en paix, mon âme bénie ! Car Celui qui t’a créée t’a aussi remplie de l’Esprit Saint. Il t’a toujours aimée d’un tendre amour, comme une mère son petit enfant. Sois béni, Seigneur, de m’avoir créée ! » Et, se tournant vers une sœur : « Vois-tu le Roi de Gloire qui vient à moi ? »… Elle arrivait au port ! Elle trouvait Dieu en même temps qu’elle affirmait la beauté de son existence. Elle avait aussi trouvé son identité unique et profonde, ce qui lui permettait de laisser derrière elle une descendance qui n’a pas fini de naître ! Mère d’un grand nombre… Claire, prie pour nous !
Pour conclure : « être pèlerin », n’est-ce pas transiter entre deux maisons, passer de « la maison de mon père » à la Maison du Père, de notre Père, avec tous les dépouillements et tous les engagements que Cela suppose ?
Dans la certitude que le Ressuscité marche avec nous sur la route, et que Lui-même nous attend et nous servira au terme du chemin ? Demandons lui donc de faire de nous des pèlerins…