Mgr Georges Pontier rappelle que sur le sujet de l’étranger, « le Christ a dit des choses et a pris des attitudes »
« Il y a des pages de la Bible qu’on ne peut arracher »
Le vice président de la Conférence des é v ê q u e s de France, Mgr Georges Pontier, évêque de La Rochelle,était, dimanche, sur France 2, l’invité de l’émission« JDS Infos », coproduite par « Le Jour du Seigneur»et par La Croix. Il s’exprimait au nom de la Conférence des évêques sur le projet de loi sur l’immigration et l’intégration présenté aujourd’hui à l’Assemblée nationale par Nicolas Sarkozy.
Que reprochez-vous à ce projet de loi ?
Mgr Georges Pontier : Nous lui reprochons de ne pas être assez humain. D’être plus centré sur les dérives que sur les personnes, sur la manière de les accueillir et de les soutenir alors qu’elles sont là, chez nous !–
Quels points du projet de loi critiquez-vous ?
Les restrictions sur le regroupement familial, sur la carte de séjour,sur le droit d’asile ; le fait de favoriser les plus doués, les plus intelligents,ceux qui peuvent nous rapporter, à nous ! Tout cela nous semble choses inhumaines. Ou, en tout cas, pas assez humaines.
Vous en avez fait part au ministre de l’intérieur, il vous a même reçu mais vous a-t-il entendus ?
Je pense qu’il nous a entendus. Tout comme le premier ministre nous a entendus. Il y a eu ensuite un échange de travaux entre nos collaborateurs et ceux du ministère de l’intérieur et nous pensons que des remarques que nous exprimons sont prises en compte.
Vendredi, le cardinal Barbarin, archevêque de Lyon, a estimé qu’une « immigration choisie »,comme le veut ce projet, n’était pas chrétienne. Irez-vous encore plus loin dans la dénonciation ?
Nous n’avons pas l’habitude de travailler comme des lobbies qui veulent imposer leur point de vue. Nous prenons part au débat. Les députés s’empareront ensuite de cette question et c’est à ce niveau que les choses s’apprécieront. On fera donc le point et on décidera, s’il y a lieu,de prendre telle ou telle initiative,mais nous ne voulons pas du tout court-circuiter le débat national,nous voulons y prendre part. Telle est notre responsabilité.
Vous n’excluez donc pas d’autres actions ?
Nous n’excluons pas d’autres interventions mais elles ne sont pas du tout arrêtées à ce jour.
Il semble que tous les fidèles ne vous suivent pas sur ce dossier ?
Dans mon diocèse où j’ai eu l’occasion d’être interrogé sur ce sujet au cours des visites pastorales, j’ai constaté qu’un certain nombre de fidèles étaient tout à fait en harmonie avec mes propos. C’est vrai, ce sont peut-être davantage des fidèles militants ou qui sont actifs dans un tissu associatif. Je vois que d’autres sont plutôt réticents. Je me dis, en regardant ceux-là, que j’ai affaire à des Français chrétiens. Et je me disque certains sont plus français qu chrétiens et d’autres plus chrétiens que français ! Les chrétiens sont des Français, ils sont donc marqués par la culture d’aujourd’hui et son contexte de peur sur la question de l’immigration. Elle est prégnante parce qu’il y a de réels problèmes et parce qu’il y a aussi de réelles dérives. On conçoit qu’il faille arrêter ces dérives-là. Je pense en particulier aux filières qui profitent des immigrés.
Mais ces gens qui doutent sont des chrétiens. Ils ne mettent pas en cause la nécessaire générosité mais se posent la question des limites. Ne pensez-vous pas qu’il soit légitime de réguler les flux migratoires ?
Le slogan qui dit « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde » est une phrase tellement évidente qu’on ne peut pas la contester. Mais le fait est qu’ils sont chez nous, ces immigrés ! Ils sont là et ils sont maintenant en clandestinité. Et nous, nous disons que quand les gens sont là, on a autre chose à leur offrir que ce mot : « partez ! » Et on a peut-être à regarder les capacités que nous avons à les accueillir humainement.
Et en amont, n’y a-t-il pas quelque chose à faire ?
Si nous avions autant de détermination depuis des décennies pour travailler au co-développement, c’est-à-dire aider les pays d’origine à se développer et donc à faire en sorte que ces personnes n’aient pas envie de quitter leur pays… Si nous avions eu un volontarisme dans les pays les plus riches pour aider le développement des pays pauvres, peut- être n’aurions-nous pas tant de gens qui veulent quitter leur pays d’origine.
Vous n’accepteriez donc pas le reproche de ceux qui trouvent les évêques généreux mais manquant de réalisme…
Le vrai réalisme, c’est de travailler sur les causes et non sur les conséquences. Or, les causes de l’immigration, ce sont le sous-développement ou les conflits à l’intérieur des pays qui poussent les gens à chercher le droit d’asile ailleurs. Ce projet, lui, agit sur les conséquences. Il y a des gens ici et on veut les renvoyer, sans agir sur les causes. Cela n’est pas suffisant et ce n’est pas réaliste ! Car, dans la misère, même chassé, on revient toujours.
On vous a aussi reproché cette semaine de sortir de votre rôle, de faire de la politique…
Ce qui me rassure c’est que les évêques ne sont pas isolés : nous sommes avec nos frères réformés et avec les orthodoxes. Ensemble nous avons vu que l’Évangile nous a invités à prendre la parole. Les chrétiens,au fond d’eux-mêmes, savent bien que, sur le sujet des étrangers,le Christ a dit des choses et a pris des attitudes. Et qu’il y a dans la Bible des pages qu’on ne peut pas arracher…
Si, faire de la politique, c’est défendre les droits de l’homme, alors, c’est vrai, nous faisons de la politique,mais c’est de la bonne politique !
RECUEILLI PAR JEAN-MARIE GUÉNOIS La Croix du 2 mai 2006